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Une lettre clandestine de Nguyên Ai Quôc avant 1945

Lorsque Hô Chi Minh proclama l'indépendance du Vietnam à Hanoi, le 2 septembre 1945, j'étais à Huê. J'avais 26 ans et j'enseignais dans une école secondaire. Pour moi, comme pour mes collègues, et peut-être pour presque tous les Vietnamiens, Hô Chi Minh était un nom totalement inconnu. Il suffit pourtant de 2 ou 3 mois après pour que, de bouche à oreille, tout le monde sût que Hô Chi Minh n'était autre que le prestigieux révolutionnaire Nguyên Ai Quôc, "Nguyên le Patriote". Pendant de longues années, pour des raisons politiques, la propagande officielle était muette à ce sujet.

La légende Nguyên Ai Quôc s'était formée dans les années 20-30 du siècle dernier. Selon la rumeur populaire, ce militant international échappait à tous les pièges tendus par la police impérialiste. Un roman de cape et d'épée fit même de lui un noble aventurier possédant les arts martiaux.

En 1940, après l'invasion nazie de la France, Tokyo a occupé le Vietnam, conservant à son service jusqu'à mars 1945 la machine d'administration coloniale française. Nguyên Ai Quôc, devenu Hô Chi Minh, a fondé en 1941 dans la zone frontière la Ligue pour l'indépendance du Vietnam (Viêt Minh) pour lutter contre le double joug franco-nippon. À cette époque, j'ai entendu vaguement parler d'une lettre de Nguyên Ai Quôc à son peuple pour l'exhorter à lutter pour la libération. Vingt ans après, en 1963, mon ami, le vietnamologue Tao Trang (Vu Tuân San), au cours d'un séjour d'étude dans la banlieue rurale hanoienne de Gia Lâm, a découvert une lettre ouverte de Nguyên Ai Quôc envoyée clandestinement aux personnes âgées du pays. Le message est écrit en caractères chinois Han, écriture adoptée par nos anciens lettrés. Quelques vieillards de la région l'ont récité à Tao Trang. Ils avaient appris le texte par cœur vers 1944 parce qu'il était alors très dangereux de conserver sur papier ce document incendiaire.

Voici retraduite en français, la traduction en vietnamien du texte Han faite par mon ami : Lettre aux personnes âgées du pays
Chers et vénérables personnes âgées,
Nous autres personnes âgées assumons une grande responsabilité à l'égard de notre nation. Le pays est-il en essor, c'est à nous de le stimuler.
Le pays est-il indépendant, c'est à nous de le consolider.
Le pays est-il en déclin, c'est à nous de le relever.
Le pays est-il perdu, c'est à nous de le restaurer.

Grandeur ou décadence, indépendance ou servitude de la nation, dans tous les cas, les personnes âgées en sont en majeure partie responsables.

Jadis, la décadence de la dynastie des Han préoccupait les 4 vieillards aux cheveux blancs de Thuong Son. La grandeur de la dynastie des Tsin faisait la joie des Sept Sages de la Forêt de bambou ivoire (1). Si le pays a des soucis, les personnes âgées se les partagent. Si le pays se réjouit, les personnes âgées y trouvent leur bonheur. Il y a longtemps de cela, notre pays était envahi par les Mongols Yuan agressifs, puis par les Ming cruels, Trân Hung Dao et Lê Thai Tô ont rassemblé les personnes âgées de tous les districts pour discuter des moyens de chasser les envahisseurs. Supérieurs et inférieurs étaient du même cœur, peuple et armée n'avaient qu'une même pensée. Époques d'héroïsme sans égal, dont la gloire rayonne jusqu'à la postérité. Cela était dû à l'appel, à l'exhortation et à l'encouragement des personnes âgées.


Depuis l'invasion française des 3 Ky (parties) de notre pays, nos eaux maritimes ont été violées, soulevant des vagues de haine, - notre territoire national a été occupé, provoquant la colère de nos forêts et nos montagnes. C'est pourquoi, les lettrés patriotes et hommes de cœur se sont succédés sur le chemin de la révolte. Phan Dinh Phung à Hà Tinh, Hoàng Hoa Tham à Bac Giang, puis les insurrections de Bac Son, Dô Luong, Nam Ky, ont eu un grand retentissement. Que de têtes opiniâtres sont tombées pour la vengeance, que de sang versé pour laver la honte nationale. La juste cause éclate au grand jour, promue, nourrie et entretenue par les personnes âgées.

À l'heure actuelle, les troupes françaises redoublent de violence alors que les troupes japonaises rivalisent de cruauté, elles massacrent le peuple innocent, s'approprient terres et rizières, tous nos greniers de riz. Hélas ! notre pays sombre dans la misère, nos compatriotes gémissent de douleur, l'horizon s'obscurcit. Au fond de nous-mêmes, nous nous demandons : est-ce que les personnes âgées ont encore du cœur, aiment encore leur patrie ? Malgré leurs yeux troubles et leurs cheveux blancs, leurs bras tremblants et leurs jambes fatiguées, leur moindre parole a un écho contribuant au salut national, leur moindre acte pourrait aider à anéantir l'ennemi. Qu'elles prennent leurs socques en bois pour fracasser la tête de l'ennemi insolent qu'elles assènent des coups de bâton de bambou sur le cou des méchants. Dans la famille, grand est le prestige des personnes âgées. Leurs paroles sont efficaces, leurs actes imités. Paroles et actes sont exemplaires. Qu'elles apportent des contributions en biens, en force, - les vents font la tempête, les vapeurs les nuages. Dans tout le pays, nos compatriotes se tournent vers nous autres, personnes âgées.

Nguyên Ai Quôc

Le fait que des vieillards aient appris par cœur cet appel clandestin pour le diffuser montre leur amour de la patrie. Il révèle aussi le flair politique de Nguyên Ai Quôc quand il s'adressait à la couche de population la plus influente du pays resté très traditionnel. Même aujour- d'hui, la famille demeure une valeur culturelle primordiale. Nguyên Ai Quôc visait particulièrement les lettrés patriotes : il employait les caractères chinois, faisant allusion aux humanités chinoises et à l'histoire nationale. La prose rythmée et le style périodique servent de moyen mnémotechnique.

Par Huu Ngoc - Le Courrier du Vietnam - 21 Octobre 2007